Depuis début 2010, la carence quasi totale de solutions d’hébergement pour les demandeurs d’asile et plus généralement pour les personnes étrangères, occupe l’actualité du réseau de l’urgence sociale ainsi que des politiques locaux.
Le phénomène a pris plus d’acuité médiatique avec l’apparition de campements de dimension dramatique et à la précarité terrifiante, composés essentiellement de familles avec enfants et souvent avec la présence de nourrissons. Au gré d’interventions policières, ces camps ont sillonné la « cuvette » grenobloise : Parc de l’Alliance, Parc « Jean Macé », Gare, Zone des Glairons, Décathlon de la Tronche, Aire d’Accueil du Rondeau, piste cyclable Stalingrad-Ferrié, etc.

Le service du 115 s’est retrouvé bien malgré lui au cœur de la conjoncture, à la fois en sa position d’observateur des « événements » et en sa qualité d’écoutant trop souvent impuissant. Ces circonstances ont engendré de profondes mutations du quotidien et du fonctionnement du service, ainsi que de l’ensemble du réseau de l’urgence sociale.
L’une des premières priorités dans ce contexte particulier a été d’actualiser et d’approfondir nos connaissances en matière de droit des étrangers (code CESEDA) afin d’informer au mieux les usagers et de répondre de la manière la plus pertinente à chaque situation. Il a ainsi fallu se familiariser avec les différents statuts de demandeurs d’asile, de demandeurs de titre de séjour, de personnes sous le coup d’une procédure Dublin 2, de mineurs déclarés majeurs, de sans-papiers, de personnes ayant une OQTF (Obligation à quitter le territoire français) ; il a fallu connaître les différences basiques entre procédures classique et prioritaire ; il a fallu distinguer les procédures de recours, de réexamen ; il a fallu comprendre ce que cela implique en matière de ressources (droits à l’ATA, à l’AMS…), d’accessions à l’hébergement (en CADA, aux dispositifs d’urgence spécifique et généralistes…), d’accès et de non accès aux droits, en perpétuelle évolution. Il a aussi été nécessaire de comprendre ces éléments dans un environnement institutionnel et social pour qui ces notions restent très « confuses ».

Notre position d’observateur relatif, à la fois comme écoutants et coordinateurs des acteurs de l’urgence, nous permet aujourd’hui de présenter une photographie de l’immigration asilaire à Grenoble ces derniers mois.
Il est commun de constater une grande pluralité des origines et des histoires des personnes en demande d’asile ; néanmoins nous avons assisté à certaines arrivées massives, plus ou moins liées à l’actualité internationale :
- La « vague » d’immigration la plus visible fut, en 2010, celle en provenance du sud Balkan, essentiellement macédonienne, dont l’une des composantes était de culture Rom, suscitant de dangereuses confusions, allant jusqu’au prétexte d’une réponse négative à leurs légitimes demandes.
- Le 115 a également constaté l’arrivée d’importantes populations des deux Congos, de l’Arménie, de la Tchétchénie, de l’Azerbaïdjan.
- Depuis l'été 2010, la tendance majoritaire concerne plutôt la corne est de l’Afrique : Soudan, Erythrée, Ethiopie, Tchad, Kenya…
On peut remarquer que chacune de ces communautés présente culturellement des particularités, du point de vue de la composition familiale, la sensibilité vis-à-vis de l’administration, la manière de demander de l’aide, auxquelles il convient de s’adapter.
A la « sensible » augmentation des arrivées se conjuguent divers éléments qui rendent exponentielle la sollicitation de ces publics envers l’urgence sociale :
- Les institutions spécialisées, telles que les Centres d’Accueil de Demandeurs d’Asile (CADA) ou les dispositifs d’hébergement d’urgence dédiés à la demande d’asile (Relève, Adate), connaissent une saturation quasi totale et une rotation dérisoire au regard de la pression de la demande. Cela conduit les structures d’accueil (ADA, Plateforme…) à contacter systématiquement le 115 dès le 1er accueil, alors que celui-ci ne devrait être qu’une sollicitation par défaut.
- Le nombre de demandes émanant de la fin d’hébergement par tiers s’est multiplié. Elle constitue l’une des composantes importantes de l’explosion des appels des demandeurs d’asile au 115.
Cette tendance entraîne des conséquences pour l’ensemble des acteurs de l’urgence sociale à différents niveaux :
- En ce qui concerne les Centres d’Hbergement d’Urgence (CHU), le phénomène survient en confrontation avec le principe de continuité, inclus dans la loi PARSA de 2007. Sauf situations particulières, les CHU sont tenus de maintenir la prise en charge jusqu’à l’obtention d’une solution d’hébergement-logement plus pérenne. De ce fait, tout demandeur d’asile accueilli est susceptible d’’être accueilli le temps de ses démarches administratives (en moyenne 18 mois) et notamment l’obtention d’un hébergement en structure spécifique. Le blocage qui en résulte a amené certains centres à instituer des capacités dédiées, fonction du statut des personnes.
- La conséquence immédiate a été un engorgement de la demande d’hébergement au niveau du 115 : le taux de réponse positive ne concerne plus qu’ 1/3 des réponses en 2010 et le taux de non orientation a augmenté de plus de 80%.
- Les CHU, initialement conçus pour héberger et accompagner un processus de ré-autonomisation et d’accroche à la réinsertion sociale, voient leurs missions évoluer avec la forte présence de ces publics, souvent autonomes et plutôt concernés, dans le temps de l’urgence par une exclusion administrative et linguistique.
Ce phénomène a des conséquences fondamentales par rapport aux missions et aux valeurs que soutient le service 115.
- Le 115, service d’accueil immédiat, anonyme et inconditionnel, communique actuellement des informations sur le statut administratif des ménages en demande d’hébergement, critère pouvant primer sur toute considération d’ordre social dans la décision d’accueil des personnes.
- Par le blocage de l’hébergement dès la première demande (du fait du manque de places), les ménages, même accompagnés de mineurs, certains en très bas âge, se retrouvent à contacter le 115 quotidiennement pendant des mois pour n’avoir comme seule réponse « non, il n’y a pas de places (pour vous) ». Les personnes sont alors ballotées entre la Plateforme (voie d’entrée de l’hébergement de la demande d’asile) et le 115 (porte pour l’hébergement d’urgence généraliste) qui se renvoient les publics sans perspective de solution immédiate. A ce schéma kafkaïen pour les usagers, s’ajoutent les difficultés des écoutants du 115 face à des problématiques linguistiques importantes, donnant naissance à des semblants de dialogues absurdes, à la longue insupportables.
- Une autre conséquence est la tension verbale générée naturellement par la contradiction abyssale entre un 115 qui apparaît parfois dans les discours comme le recours « magique » à toutes situations embarrassantes, et l’absence totale de réponses possibles à laquelle le service est confrontée. La non-compréhension réciproque ne fait qu’accroître la répétition d’appels de la part d’usagers désorientés, et par ricochet la propension au non-recours par résignation des publics du 115.

Tout cela inspire chez l’écoutant des sentiments d’inutilité, d’absurdité, de résignation. Ainsi se crée une inertie dans laquelle se perd parfois l’habitude d’approfondir les situations, se constate une accoutumance plus ou moins progressive à « l’inacceptable ».
Enfin ce phénomène a aussi de graves conséquences sur les partenaires du dispositif mobile de rue. Les accueils de Jour sont continuellement bondés, faisant fuir les personnes de la rue les plus fragiles et rendant extrêmement difficile le maintien du lien avec elles. Les maraudes sont quotidiennement contraintes de laisser dehors des enfants en bas âge, parfois par dizaines, à l’encontre à la fois de valeurs morales les plus essentielles et de la Loi de Protection de l’Enfance de 2007.
Rappelons également qu’une de leurs missions essentielles est d’inciter les personnes vulnérables à se mettre à l’abri dans une structure d’hébergement, non de les reléguer dans une montée d’escalier ou un sas de banque par manque de places. L’ensemble du Dispositif Mobile est globalement confronté à un public massif connaissant une carence de moyens de vivre mais aussi de droits. La course vers l’urgence au quotidien, une situation qui ne cesse d’empirer, entraînent une perte de sens de l’action globale. La première conséquence est une chute vertigineuse de l’engagement bénévole, pilier du dispositif mobile grenoblois, qui remet parfois en cause sa pérennité même.
La conclusion voudrait que l’on se tourne plutôt vers les perspectives. Depuis le poste d’écoutant 115, il ne nous semble apercevoir qu’une impasse. On ne peut espérer, selon les récentes déclarations ministérielles, de nouvelles ouvertures de places d’hébergement, mais plutôt la continuation de la baisse de ces capacités. On ne peut pas espérer l’évolution des contradictions de la politique d’immigration auxquelles nous sommes confrontés. Après une longue période de 18 mois à être sur la corde raide quasiment en permanence, nous devinons dans le léger reflux du nombre d’appels actuels un non recours massif et donc une résignation effrayante. Avec juste un écho légèrement dérangeant : inconditionnalité, continuité, non-abandon…





